vendredi 16 octobre 2009

ECOLO MAN'S LAND // Article paru dans Standard n°25 spécial utopies urbaines // octobre-novembre-décembre 2009


Des maisons végétales dans un New York « vert » en 2060 ? Designer écolo chouchou des médias, l’Américain Mitchell Joachim, 37 ans, donne le ton : les villes du futur soigneront l’atmosphère.

Ce qui surprend d’entrée, ce sont ses dreadlocks, blondes, épaisses. Un architecte rastafari apte à repenser Big Apple pour le prochain demi-siècle ? Mitchell Joachim a intégré très tôt le facteur environnement à ses projets : en 2006, il créé Terreform 1, laboratoire d’une urbanité socialement équitable, écologique et économiquement viable. Si ses travaux sont encore majoritairement au stade de la conception, la plus connue de ses maisons végétales, Fab Tree House, est actuellement exposée au Musée d’art moderne de la ville qu’il ne quitterait pour rien au monde.

Tout d’abord, pourriez-vous décrire la pièce où vous vous trouvez et comment vous vous sentez aujourd’hui ?

Mitchell Joachim : Je travaille dans une vaste galerie de Brooklyn sur l’aménagement futur des rues de New York à partir d’une gigantesque maquette. Je suis dans mon élément, en quelque sorte.

Quelle est l’ambition de Terreform 1 ? Développer l’urbanisme écologique ?

Promouvoir et diffuser les grands principes socio-écologiques via des projets d’habitat et d’urbanisme. Terreform 1 est une société philanthropique à but non-lucratif qui regroupe chercheurs, ingénieurs, urbanistes et architectes. J’ai étudié l’écologie en tant que science à Harvard puis, en 1997, je me suis penché sérieusement sur l’urbanisme écologique.

Vous avez donc imaginé Fab Tree House, « la maison qui pousse » ?

C’est la première maison auto-suffisante composée à 100% d’éléments nutritifs vivants, réalisée à partir d’un mur de cinq mètres de long composé de jeunes pousses d’arbres incurvées, contraintes à prendre une forme définie tout au long de leur croissance, sur le toit de l’immeuble de Terreform 1. Les troncs constituent les fondations et les branches servent à l’isolation de la toiture et des murs. Un système de récupération d'eau de pluie permet d’alimenter l’édifice et ses habitants. Nous travaillons sur des techniques de greffe pour y faire pousser des meubles végétaux. Il faudra compter deux à cinq ans, selon qu’elle pousse en climat tempéré ou tropical, pour qu’une maison arrive à maturité. En s’adaptant ainsi à l’écosystème, nous espérons créer notre première communauté écologique.

Bâtir une maison « vivante » relève-t-il du bon sens, d’une mode ou d’une innovation ?

L’innovation puise sa source dans le bon sens. Les gens comprennent enfin que la dégradation de l'environnement est lourde de conséquences pour le futur des villes, et que l'impact d’une construction sur l'écologie, que l’on ne prenait pas au sérieux quinze ans auparavant, est devenu préoccupant. Tout le monde ne jure que par ça ! Si cela change la donne, c’est positif. En revanche, si c’est motivé par le pouvoir, on bascule dans le cynisme. Je m’efforce de sensibiliser les gens par le désir, et non par un discours moralisateur ou alarmiste. Même si c’est très encourageant, ne nous limitons pas à des immeubles économes en énergie et soyons plus attentifs au développement urbain dans une approche « holistique », c’est-à-dire intégrant le bâtiment dans son environnement global.

Et votre autre projet d’habitat, MATscape ?

Il s’agit d’une maison tridimensionnelle de 900 m2 prenant en compte les vecteurs climatiques et environnementaux. Elle interprète les intrants climatiques, le cheminement solaire, la force du vent, les précipitations et la température ambiante afin de répondre au mieux aux besoins vitaux des hommes (la lumière, l’eau, l’air, l’électricité) tout en assurant un confort optimal. Nous en sommes encore au stade de la maquette.

Comment avez-vous eu l’idée de La Cité du Futur, votre New York 100% écolo en 2060 ? Par quoi faut-il commencer pour aboutir, dans cinquante ans, à cette utopie ?

L’idée a germé lors du déjeuner d’inauguration de Terreform 1. J’ai rassemblé un grand nombre de chercheurs bénévoles pour établir les ébauches d’une métropole auto-suffisante en énergie, en alimentation, en eau, en emploi, en logement et en systèmes de traitement des déchets, qui s’organisera autour d’un parc « cerveau » afin de contrôler sa propre énergie. Nous ne voulons pas limiter l’effort aux problèmes de transports et à quelques symboles en ajoutant de la végétation un peu partout. Nous sommes devant une terre inconnue. Il est inconcevable de s'installer sur un bureau et de faire un plan, car pendant ce temps, la ville bouge en mille endroits.

Si La Cité du Futur est construite, ne fera-t-elle pas de New York une ville divisée entre des quartiers « très verts » et d’autres « peu verts » ?

Notre positionnement est clair : repenser les dilemmes d’aujourd’hui sur la ville entière, dans le but d’apporter des solutions à grande échelle et sur le long terme. Il n’est évidemment pas question de noyer New York dans une utopie cool ou, pire, élitiste, mais de confronter son métabolisme actuel avec les tendances urbanistiques de demain.

Quelles sont ses chances de réalisation ?

Etant donné l’état actuel de l’économie, je dirais qu’elles sont très minces.

Comment vos projets sont-ils perçus par vos pairs, l’opinion publique et l’homme de la rue ?

La plupart de mes confrères sourient poliment, le grand public me perçoit comme le nouveau champion de l’écologie, quant à l’homme de la rue je ne suis pas sûr qu’il se sente concerné par la question.

Plus largement, l’architecture est-elle d’abord une œuvre d’art, ou davantage une construction sociale qui doit-elle toujours s’adapter, le mieux possible, à l’homme ?

D’après Adolf Loos, un architecte autrichien de la fin du XIXe siècle, l’architecture est un art pur dès qu’elle s’affranchit de toute contrainte. La construction d’un mémorial en est le parfait exemple : puisque la mort n’a pas de fonction, l’architecture s’exprime librement. Le factuel doit primer sur l’esthétique. Je cherche à faire dans le pratique et le long terme, l’usage est « l’angle d’attaque » qui détermine mon travail. De la même manière, lorsqu’on fait appel à moi pour imaginer des voitures « propres » [comme l’électrique City Car, qui ralentit dans les zones dangereuses en détectant la présence d’autres véhicules], mon but est de proposer une alternative nouvelle dans une société en constante évolution.

Nos comportements sont en partie déterminés par notre cadre de vie, la forme de notre ville, la structure de nos habitations. Une transformation urbaine implique-t-elle nécessairement une transformation sociale ?

Chaque ville est un écosystème naturel et social unique : elle doit donc être gérée comme telle. L'élaboration d’aménagements urbains soucieux de l'environnement ne peut pas faire abstraction du social. C’est pourquoi il faut privilégier la prévention et la protection de l'environnement plutôt qu’une gestion qui remédie après coup aux dommages environnementaux. Il faut gérer de façon plus rationnelle les ressources d’une ville et de sa population, de façon à accroître l'efficacité de l'économie urbaine.

Justement, en termes de qualité de vie, d’audace architecturale, d’espaces verts, de densité de population et de dynamisme culturel, quelle est la meilleure ville du monde ?

Sans hésiter : Brooklyn. C’est une ville en pleine croissance, où l’ancien côtoie le nouveau et où il y a une coalition ethnique, culturelle et économique dans laquelle je me retrouve complètement. Tout le contraire de Manhattan, où chaque mètre carré est sans cesse rattrapé par la logique du Dieu Argent.

Où vivrez-vous dans dix, vingt, cinquante ans ? 

Je vis à Brooklyn depuis quinze ans et je ne me vois pas vivre ailleurs.

A l’inverse, quelle est la pire ville jamais visitée ?

Probablement Fargo, dans le Dakota du Nord. Malgré le film éponyme sublime des frères Coen, elle concentre plus que jamais la quintessence de l’indéfectible médiocrité américaine.

N'y a-t-il aucune ville en dehors des Etats-Unis qui suscite votre admiration ?

Sûrement Masdar, la future ville écologique d’Abou Dhabi dans les Emirats Arabes Unis, en construction depuis février 2008.

Comment l'inspiration vient-elle en architecture ?

Je ne me réveille pas le matin en sachant ce que je veux faire. Je me laisse porter par un lieu qui m’inspire dès qu’il présente un réel potentiel.

Pendant la campagne présidentielle en 2008, Le magazine Wired vous a désigné comme « l’une des quinze personnes que le futur Président ferait bien d’écouter ». Barack vous a-t-il passé un coup de fil ?

Bien que je sois un inconditionnel de Barack, je n’ai eu aucun contact avec lui. Mais en cas de besoin, il peut compter sur moi !

D’autres projets, petits ou grands, d’ici 2010 ?

Oui, un projet d’infrastructure, Homeway. Il s’agit de déplacer les banlieues américaines le long des artères, déjà pourvues en énergie et en transport. La future maison américaine sera sur roues et se déplacera sur un vaste réseau « intelligent ».

 Texte et propos recueillis par Fanny Menceur

mardi 6 octobre 2009

L'ETE DE LA FOURNAISE // Article paru dans Standard n°24 spécial fesse // juillet-août-septembre 2009


Sur le flamboyant I’m Going Away, The Fiery Furnaces retrouve l’indolence défoncée des épopées sixties. On se tire avec eux.

Un frère, une sœur. Avec huit albums en six ans, les Fournaises Ardentes font figure d’exception sur la scène new-yorkaise. Depuis le premier galop Gallowsbird’s Bark (2003), Eleanor et Matthew Friedberger cultivent un songwriting décalé loin du snobisme local. « On n’évolue pas dans les mêmes sphères. On ne se revendique d’ailleurs d’aucune scène. » En 2000, ils quittent Chicago et la maison familiale. Migrent à New York City. Scellent The Fiery Furnaces, dont le nom s’inspire du film Chitty Chitty Bang Bang de Ken Hugues (1968). Puis construisent leur réputation scénique en ouvrant pour Franz Ferdinand – le chanteur Alex Kapranos est accessoirement le petit ami d’Eleanor – et de The Shins. Producteur-compositeur multi-instrumentiste, Matt a des airs de Robert Helpmann dans l’adaptation des Contes d’Hoffmann de Michael Powell, tandis que d’une voix râpeuse, Eleanor griffonne des chansons au phrasé affûté tout en chérissant Ronnie Lane, l’intraitable bassiste des Small Faces. Adoubé par Greil Marcus, Gallowsbird’s Bark évoque aussi Muddy Waters ou Pete Townshend. Le suivant, Blueberry Boat, épate par son jusqu’au-boutisme.
Cinq ans plus tard, c’est dans un entrepôt de Brooklyn que le duo, par ailleurs fan de King Crimson ou du poète Vachel Lindsay, a couché sur bande I’m Going Away, quarante-sept minutes braquées sur l’âge d’or du rock sixties-seventies grâce auquel ces garnements ont appris leur solfège. « On voulait d’un disque intemporel, qui sonne comme un classique. » Jason Loewenstein (Sebadoh), qui les accompagne souvent live, a piloté le mixage et assuré le coup de patte à la basse.

Blues biscornu

Dès l’ouverture, l’entrain l’emporte – celui des guitares badines et des ruades rythmiques. Dans ce vent de liberté cohabitent réussites (Charmaine Champaigne) et mélodies plutôt embryonnaires (Keep Me In The Dark). Ces sautes d’humeur font justement la pétulance du disque, assurément leur plus pop – de la pop dissipée, guinchant du côté du blues biscornu (Cut The Cake), de l’improvisation potache (Cups And Punches) et de la sève psychédélique (Even In The Rain). Ceci sans perdre de leur cachet habituel, ces mélopées hallucinées, ce groove iconoclaste. Les chansons s’enchaînent, de plus en plus subtiles – impeccables Staring At The Steeple et Lost At Sea – jusqu’au conquérant Take Me Around Again. Au final, un trait d’union maîtrisé entre rudesse et sophistication, réflexion et pur instinct. L’avenir ? « On se verrait bien devenir le groupe américain le plus populaire de France. On aurait un studio dans les usines Airbus à Toulouse. » Attachez vos ceintures.

Texte par Fanny Menceur.

The Fiery Furnaces I’m Going Away (Thrill Jockey Records)

BOOTY FRUTTI // Article paru dans Standard n°24 spécial fesse // juillet-août-septembre 2009


Dotées de miches éléphantesques, elles soulèvent les foules et mettent les plateaux télés brésiliens sans dessus-dessous. La main au panier des mulheres-frutos ? tudo bem  des mulheres-frutos.

Si le Brésil est connu pour avoir consacré les attributs féminins aux formes conquérantes, ces deux dernières années sont plus que jamais celles du derrière, hardi et abondant avec l’apparition d’Amazones d’un nouveau genre : les « femmes-fruits ». De la Femme-Pastèque à la Femme-Fraise en passant par la Femme-Melon, ces prêtresses vitaminées se sont construites une religion médiatique à leur mesure en érigeant leur arrière-train XXL en véritable étendard du Moi. Terrains de prédilection : les concerts baile funk, cher aux jeunes des classes moyennes de Rio. Pilier de la culture carioca depuis près de trente ans, le funk de Janeiro mixe percussions locales et Miami bass, dérivé du hip hop. Sur scène, les DJs dictent la cadence aux danseuses en micro-short humide, qui secouent énergiquement leurs croupes saillantes devant un public captivé. Chaleur, moiteur et gestes outrageux : a priori, rien de très neuf sous le soleil. Sauf que personne n’imaginait, il y a encore un an, que ces mulheres, auprès desquelles Jennifer Lopez ressemble à une sole meunière, deviendraient les ambassadrices d’un néo-hédonisme brésilien.

La Pastèque, « passion nationale »

Tout commence en janvier 2008. Le phénomène Andressa Soares, la Femme-Pastèque, relève du miracle de son invention : celle d’une danseuse d’à peine 20 ans, sosie de Margo Winchester, originaire de la banlieue de Rio, se faisant une place sous les sunlights médiatiques au point d’être désignée « passion nationale » par la presse. La pastèque humaine dévoile un tour de hanches gargantuesque (cent vingt centimètres !) et ses performances, labellisées par les productions du chanteur Sergio Costa alias MC Creu (prononcer Créo, « baise rapide ») en font une arme de séduction massive. Andressa incarne alors le culte du corps auprès d’un (grand) public qui n’a de cesse de célébrer sa croupe. Les télévisions la réclament sur des plateaux chauffés à blanc, pour des apparitions qui révèlent moins ses talents de chanteuse proches du néant que son fessier sacrément charpenté. La coquine, qui dit « danser pour le plaisir », exploite avec brio le business plan de son tout récent statut : après deux tubes tendance Socca Dance à son actif, (Célibataire mais jamais seule et Velocidad 6), Playboy lui consacre trois couvertures en un an, une marque de lingerie sexy en fait son icône et les Unes des tabloïds la dégustent à l’envi. Ce mélange pétulant de bonne fortune et de ramdam marque le début d’une lignée de femmes-fruits.

Bain de chantilly

Dernière tête de gondole du groupe Creu, Ellen Cardoso, 26 ans, a été couronnée Femme-Fraise avec des miches de cent dix centimètres, avant de signer avec Rede TV pour une émission au titre incantatoire – La Baignoire de la Fraise – dont le principe repose sur une chasse aux fraises dans un bain de chantilly. Elles sont les premières à démystifier l’adage misogyne de la cachorra popoduza (la salope au gros cul) tirée de l’abîme des favelas. Héroïnes de leur propre carrière, le rôle des femmes-fruits s’apparente à celui d’icônes érotiques, tendance quasi-déserte au Brésil. Au geste, elles joignent la parole dans une même envie de faire partager leurs plaisirs : « Mes fesses sont précieuses, j’en prends grand soin. Quel problème devrais-je avoir à allier travail et plaisir ? », affirme Renata Frisson, la Femme-Melon, un bolide caniculaire d’un mètre soixante-huit avec des fesses en pare-choc, qui officie aux côtés de MC Frank. Cette conviction assumée dans l’art de taquiner les sens suscite l’interrogation : montrer ses fesses pour s’affranchir, arme de séduction et/ou d’ascension ?

Mordre le cul d’un artichaut

L’écrivain Jean-Luc Hennig a exploré l'imaginaire des fruits et les représentations érotiques qu’ils produisent. « Il n'est pas inutile d'interroger le désir que nous pouvons avoir à caresser une poire, à déshabiller un bulbe de fenouil, à peler une orange à vif ou à mordre dans le cul d’un artichaut. » Emblème de la féminité, la pastèque et le melon présentent les pépins et la sève, deux éléments symbolisant la fécondité. La couleur rouge de la fraise rappelle quant à elle la passion. Ses ramifications nébuleuses étendent ainsi un large panel de pensées lubriques. Est-ce pour cette raison que ces bimbos charnues ont été élevées au rang au de divinités charnelles ? Le raccourci serait bref. Le phénomène trouve une part de son origine dans l’héritage afro-brésilien à travers lequel les habitants d’aujourd’hui intègrent la teneur ludique de l’érotisme dans un réseau de valorisation sociale. Les jeux haletants du bassin possèdent une charge sensuelle revendiquée dont le plaisir pour le moins ostentatoire que les femmes-fruits semblent y prendre suppose une plénitude sexuelle. Dans ces conditions, comment ne pas être friand de ces sexy gourmandises qui mettent l’eau à la bouche et le sourire aux lèvres ? Ce serait un péché que de ne pas savourer l’effet chauffant des festins dont les femmes fruits gratifient.

Texte par Fanny Menceur

MIRWAIS & Y.A.S // Article paru dans Standard n° 23 spécial cosmos // avril-mai-juin 2009

Produit par Mirwais et entièrement chanté en arabe par la libanaise Yas (Yasmine Hamdan), Aräbology marque humblement l’entrée du Moyen-Orient sur le dancefloor global. Tayyeb ?

Comment est né Aräbology ?

Yasmine: Mirwais et moi sommes rencontré il y a quatre ans par un ami en commun le réalisateur Elia Suleiman. Un jour ce dernier a fait écouter à Mirwais des titres de mon ancien groupe Soap Kills et il a remarqué ma voix. À ce moment là je cherchais quelqu’un avec qui travailler. Mirwais m’a alors mis en relation avec quelques personnes pour bosser sur un projet en arabe, mais ça ne s’est pas concrétisé. Comme il venait de terminer son travail avec Madonna, je lui ai fait écouter quelques ébauches de ce qui allait être Aräbology et il a eu rapidement une vision de ce que pouvait être un projet en arabe ultra-moderne.

Quand vous travaillez ensemble pour la première fois, les choses fonctionnent-elles immédiatement entre vous?

Mirwais: Honnêtement pas du tout. Je la voyais faire quelque chose de différent de ce qu’elle avait fait auparavant avec SoapKills, qui était dans un registre plus trip-hop, avec des tempos lents et une voix un peu paresseuse.

Y: Je n’ai pas tout de suite compris la combinaison que me proposait Mirwais. N’étant pas sur un registre électro-pop, je voyais le disque différemment. Il y a donc eu parfois des tensions mais comme dans n’importe quelle collaboration.

Comment avez-vous donc procédez?

M: Le processus a été empirique et a pris trois ans. Je voulais un disque électro-pop, qui se situe entre le mainstream et le pointu. J'ai compris qu'il fallait alors mettre la voix au centre et ne pas aller trop loin dans la production, ou on risquait de tomber dans de la world.

Y: Parfois je lui donnais des maquettes et il travaillait dessus. D’autre fois, il m’envoyait des morceaux et à partir desquels je devais trouver le bon langage dire sur cette mélodie. Pendant deux ans il a travaillé sur des morceaux dont il ne comprenait pas les paroles.

À quoi est dû votre intérêt pour l'Orient? À vos origines? À l'humeur du temps?

Y: Je revendique à fond ma culture arabe, mais je ressens un profond mal être à cause de ce qu’elle reflète médiatiquement. La langue et la musique arabes sont tellement connotées qu’on pense systématiquement à la world ou à la danse du ventre. Ce qui est intéressant avec ce projet c’est d’ouvrir une petite brèche où de l’énergie créative peut circuler.

M: L’idée d’Aräbology était de montrer qu’esthétiquement il y a des choses à faire avec l’arabe. Après les convictions politiques doivent rester dans la sphère privée. Mais si tu veux abaisser la charge émotionnelle liée au Moyen-Orient, la seule solution qu’il te reste en tant qu’artiste, c’est d’influencer les choses de manière indirecte en intégrant plus de signes arabes dans la culture pop. Je suis Afghan par mon père, et j’ai passé une partie de mon enfance en Afghanistan. A l’âge de six ans j’ai été arraché à un environnement qui n’a rien avoir avec celui où je suis aujourd’hui, alors j’en ai gardé quelques séquelles. J’ai encore le statut de réfugié, t’imagines!

En 2002, Esquire t’a classé parmi les cinq meilleurs producteurs mondiaux aux côtés de Timbaland. Le téléphone sonne-t-il toujours autant ?

M : Depuis mon succès avec Madonna certains me voient comme une sorte de demi-dieu qui va les faire accéder au stardum et d’autres qui aiment plus la musique que je fais et qui cherchent une collaboration purement artistique. Je pense être estimé dans la profession parce que j’ai toujours été intègre, donc les gens me voient peut-être comme une denrée rare qui va les aider à résoudre leurs problèmes artistiques et existentiels liés à des blessures.

Vous avez d’autres  projets à venir ?

Y : En ce moment je travaille sur des nouvelles maquettes, mais je prends mon temps. En parallèle je prépare un spectacle de danse qui sera présenté au prochain Festival d’Avignon et où je reprends une chanson d’Oum Kalthoum avec une amie danseuse.

M : Mon album date d’il y a neuf ans donc j’ai très envie d’en faire un. Je vais m’y mettre sérieusement.

Propos recueillis par Fanny Menceur

LE DISQUE

ARABO-TONIC

L'étonnant Yalta organisé entre Yasmine et Mirwais pourrait faire mal au cerveau des non-initiés, s'il ne se révélait pas foncièrement intelligent. Car derrière le gargantuesque Yaspop  tronçonné au marteau piqueur, le technoïde Azza et les langueurs malsaines de Da, l'album suinte d’emblée comme un ciment à prise rapide. Pas de collages artificiels, ni d'exotisme kitsch, mais des influences variées qui semblent se retrouver en toute simplicité, sans jamais dénaturer la langue. Ici, l'arabe n’a pas le poids d’une ancre orthodoxe, mais la forme sensuelle d’une voile gonflée par les vents égyptiens, irakiens et palestiniens. Ambiance mélancolique sur Coit Me, dissonances arythmiques à la recherche d’une cité perdue dans les profondeurs des mers du Sud avec Fax, moiteur et déhanchements incertains avec Gamil, puis vient l'ultime battement de cœur sur l'hédoniste A-ManYAS tire également de ses processeurs la torpille "Ma Rida", qui déclenche une venimeuse envie de parler aux pieds. La reprise d'une chanson traditionnelle irakienne, Mahi, est quant à elle proche du sans-faute, renouvelant ainsi une certaine idée de la pop moderne. Seul regret, la présence du mercantile Get It Right qui se trouve un peu plombée par l'utilisation intempestive du vocoder, détonnant ainsi légèrement dans un paysage aussi radieux. YAS donne ici une vraie leçon de musique: la meilleure des réponses possibles, en vérité, à ceux qui sont persuadés que l'Orient n'est qu'un colifichet folklorique noyé dans l'opacité d'une infâme world music.

Texte par Fanny Menceur

Y.A.S Arabology (Universal Music France)

RA RA RIOT // Article paru dans les Inrockuptibles // décembre 2008

Lyriques et raffinés, des Américains écrivent la BO de rêves agités.

Comme l'autre, vous aimeriez tant voir Syracuse. Et bien vous allez l'attendre : après Brooklyn, ses MGMT et Vampire Weekend, la nouvelle vague du rock classieux vient ici de cette autre ville de la côte Est américaine. L'histoire de Ra Ra Riot débute il y a deux ans dans le campus de son université - jusque-là classique. Sauf qu'au printemps 2007, le batteur du groupe, John Pyke, meurt noyé. De ce drame, la petite bande a tiré une certaine sagesse et une maturité qui lui permet de sonner dès aujourd'hui comme un groupe intemporel et chevronné.
On retrouve ainsi dans ce premier album l'envie de partir à la conquête des grands espaces mélodiques où les arrangements varient dramatiquement d'un titre à l'autre, où les orchestrations n'obéissent à aucune règle (grosses basses côtoient ici guitares et violons). On y croise ainsi entre autres les enluminures d'Arcade Fire (Ghosts Under Rocks), le romantisme de Morrissey (Dying is Fine), la synth-pop eighties (Too Too Too Fast) et une reprise de Kate Bush (Suspended In Gaffa) plutôt bien sentie. En trente-cinq petites minutes, le groupe créé des ambiances enlevées et sophistiquées portées par de superbes chutes harmoniques : tandis que les instruments chuchotent, frémissent ou parfois grondent, l'écueil du pathos est cependant soigneusement évité. Résultat : Ra Ra Riot touche directement l'âme, les jambes et les oreilles - et toutes en bégaient de plaisir.



Texte par Fanny Menceur

Ra Ra Riot 

The Rhumb Line (Cooperative Music / Pias)

THE GOSSIP
 au Casino de Paris // Article paru dans les Inrockuptibles // septembre 2008


Après un set encourageant, mais condamné avant même d'avoir pu exister, les Ra Ra Riot quittent la scène, soulageant une audience n'attendant qu'une chose: The Gossip. Prestation remarquable pour le groupe de Portland qui comptabilise déjà trois passages à Paris depuis le début de l’année.
Affublée d'une combinaison noire à pois blancs, la souriante Beth Ditto, suivie de ses acolytes, arrive sur la scène du Casino de Paris et rugit un "Bonsoir Paris" jubilatoire. Brace Paine plaque alors sur son synthé les premiers accords de l'introductif Pop Goes World, provoquant l'embrasement collectif à grand coup de rythmiques assassines et de gimmicks vaudous. 
Orchestrés sous haute tension, le suant Listen Up et le jouissif Jealous Girls frisent les cimes stratosphériques. Viennent ensuite Fire With Sign, bouillonnant, et Coal To Diamonds, triomphant, au cours desquels la fusion entre le chant râpeux de Ditto et les échos du public tient de la magie. En plus de revisiter un glam rock débraillé avec une irrévérence démoniaque, ce qui différencie les Gossip de la jeune garde rock'n'hype, c'est la bonne humeur communicative diffusée durant le concert. 
En rappel, un Standing In the Way Of Control électrisant provoque un véritable séisme dans le Casino de Paris, où La Beth parcoure les arcades et traverse la salle portée à bout de bras avant de remonter sur scène et de s’enivrer d’une immense standing ovation du public qui n’a définitivement d’yeux que pour elle. 
Les Gossip peuvent alors tirer leur révérence, vidés, mais ravis d'avoir catapulté soixante-dix minutes de déflagration groovy.

Texte par Fanny Menceur

PEKIN BY NIGHT // Article paru sur Technikart.com // 8 septembre 2008


 Quoi de plus excitant qu’une balade « à l’arrache » la nuit dans Pékin? C’est ce que nous propos Paris Dernière ce vendredi 13 juin à l’occasion d’une émission spéciale consacré à la capitale Chinoise. A travers le regard-caméra avide (parfois vide?) de Xavier de Moulins, Pékin Dernière offre un balayage express des contradictions qui structurent cette ville nouvellement érigée en fief de la branchitude.

Peur et fantasme

Depuis les émeutes Tibétaines et les troubles autour de la flamme olympique, nos impressions sur la Chine sont pour le moins confuses. Si le pays ne cesse de susciter fantasme et fascination dans l’imaginaire collectif, il reste une source d’inquiétude, considéré pour certains comme un élément perturbateur pour la sûreté mondiale au même titre que l’Iran ou le Pakistan. De Mao Zédong à Hu Jintao, on ne peut nier la transformation profonde et rapide de la Chine. Mais cette normalisation libérale qui a contraint le pays à ouvrir son marché aux capitaux étrangers pour rentrer de plein-pied dans le système économique mondial n’a en rien affaibli son caractère opaque et secret.

Une énième capitale de la hype ?

En donnant, entre autres, la parole à des tauliers de clubs réservés aux beautiful people (Sébastien Noat et Henry Lee), à des héritiers du pop art dont les œuvres se vendent à prix d’or à de Paris à New York (les frères Gao) ou encore à des acteurs de la nouvelle scène rock chinoise (Ziyo), Xavier de Moulin esquisse un paysage fragmenté, peuplées aussi bien de freaks et de happy few que d’ouvriers exploités et de laissés pour comptes. Une façon pour lui de nous inviter à observer, à travers le regard de ces protagonistes tous impliqués de façon différente dans l’histoire de leur pays, des situations paradoxales qui renvoient aux rouages d’un régime lui même bardé de contradictions.

  Mais si l’objet de ce Pékin Dernière était de capter l’atmosphère des manifestations nocturnes et culturelles d’une société hautement hiérarchisée et compétitive en pleine mutation économique et identitaire, c’est assez raté. Des hauts lieux de l’art contemporain chinois aux soirées du Block 8, les fashionistas se mêlent aux mafieux, les artistes aux night-clubbers, le tout dans une sorte de méandre sans identité très nette, sinon celle de la jouissance absurde et souvent exagérée de son image et de sa réussite financière. Même si le propos de l’émission semble être celui de nous détachés de nos clichés sur la Chine, la mise en scène et le choix des interlocuteurs nous renvoient à des théories pour le moins convenues.

« Je me sens aussi libre en Chine qu’aux Etats-Unis », avance sans rire Alan Wong, entrepreneur et archétype du « nouveau riche », ce produit issu d’une société contaminée depuis près de trente ans par la rapacité de l’économie libérale. Pourtant, comme beaucoup de chinois, Alan devient très évasif quand est évoqué l’épineux problème de JO ou encore les « mots interdits » que sont communisme et capitalisme. Trop parler de politique provoque même chez lui d’incontrôlables sourires gênés qui en disent long sur cette société où il est de bon ton de sauver les apparences en parlant le moins possible.

Et c’est là que le bas blesse : cette apparente absence de volonté de la part de Xavier de Moulins de dépasser les bornes de la transgression pour nous faire sentir pleinement la dimension libertaire de sa démarche. Un problème de format sûrement. Car, en trop s’attardant sur des bouts de récits décousus et en alignant à la vas-vite des péripéties qui se veulent cool et stylées, le résultat d’un documentaire neutre et inabouti avec un arrière goût de déjà vu, sans folie ni démesure, paraît inévitable. Dommage.

Texte par Fanny Menceur

Pékin Dernière diffusé sur Première Première, vendredi 13 juin 2008.

ON THE ROAD AGAIN // Article paru sur Technikart.com // 9 juillet 2008

Dans Nationale 7, Un road-trip à la française, Matthieu Raffard et Charles-Albéric d’Hardivilliers font revivre le mythe de « la route des vacances » en interrogeant la mémoire des lieux  avec un éclairage contemplatif et inspiré.

  Du mythe de la route…

A première vue, lorsqu’on survole les pages de Nationale 7, c’est de se dire qu’on n’a pas très envie de s’y attarder. Pourtant, en y regardant de plus près, on a du mal à s’en défaire, avec le sentiment de lire un carnet de voyages où le personnel se mêle au documentaire et où le périple revêt une dimension quasi spirituelle. 

On comprend alors mieux la démarche de Matthieu Raffarin (pour la photo) et de Charles Albéric d’Hardivilliers (pour le texte) de nous inviter à partager, grâce à des images cinématiques, les découvertes et la poésie de leur périple à l’américaine. Dans la grande tradition des photographes humanistes, ils portent sur les villes et leurs paysages comme dans le choix de leurs sujets, un regard empreint de sensibilité et de connivence.

En glanant des tranches de vies tantôt anodines, tantôt drôles, les deux compagnons de route apportent, avec la particularité de l’écriture argentique, un témoignage à la fois lyrique et sociologique d’une Nationale 7 que l’on pourrait croire un instant éternelle.

… à la quête de l’Ailleurs

Même si les affres de la nostalgie et du passéisme sont soigneusement évités, le portrait de l’époque semble bien là, mais pas là où on l’attend. Le livre, émaillé de multiples commentaires, montre que quelque part, rien à changer et que c’est grâce au souvenir que l’on peut faire ressurgir ce qui n’est plus et recréer en esprit une route disparue. Le « pèlerinage humaniste » ressuscite ici des scènes du passé dont il ne reste que quelques empreintes que sont la pesanteur de l’existence et ses rares moments de grâce.

En restituant la mémoire vive, celle d’un portrait de pizzaïolo, d’un barman, d’un parking routier, d’une zone industrielle, la façade d’un salon de coiffure ou d’un dépôt vente, les deux photographes parviennent à insuffler de la vie là où ne règnent que le silence et l’oubli.

Ce qui explique qu’en parcourant les photos du livre, on éprouve le sentiment d’un voyage où le temps serait « suspendu », avec en filigrane, une vision de l’intérieur, intime et franche. Si la beauté et la force des portraits, le relief des scènes et de la vie quotidienne témoigne de notre époque, ils transcendent malgré tout l’histoire de la Nationale 7.

C’est pourquoi au-delà de son caractère documentaire, la démarche incite surtout à la rencontre pour que nous-même nous traversions un peu ce fantasme de l’ailleurs que représente la route. 

Technikart: Pourriez-vous raconter brièvement vos parcours respectifs?

Matthieu Raffard: Albéric et moi sommes amis depuis l’âge de 17 et 18 ans. On a commencé à voyager régulièrement chaque été et chaque hiver. Au début on voyageait à pied ou à vélo, avec la notion de dépassement de soi même et on a très vite réalisé que ce qui nous plaisait s’était de se rendre compte de l’expérience que l’on vivait. On a ainsi compris que le déplacement allait prendre tout son sens par le discours qu’on allait produire.

Charles Albéric d’Hardivilliers: Le processus s’est fait par étape. On a commencé par des parodies de carnets de voyage qui nous ont vite ennuyé. On s’est alors orienté vers la chronique littéraire pour finalement mettre en place un système de textes et d’images qui s’est affiné progressivement.

MR: L’expérience de la route te permets de te retrouver seul face à pas mal de choses et c’est à ce moment là que tu vis des expériences passionnantes que tu n’aurais même pas imaginé. Techniquement c’est moi qui m’occupe de l’image et Albéric qui écrit, mais il y a une seule et même pièce.

C-AH: On a quasiment les mêmes compétences. On a fait les mêmes études au même endroit et au même moment. On peut ainsi intervertir nos registres de compétences sur certains projets.

Technikart: Pourquoi avoir choisi la photographie comme outil pour faire partager au grand public vos expériences?

MR: J’ai commencé très jeune. Étant dyslexique, j’ai parfois du mal à écrire . Du coup, la photo est apparue pour moi comme une méthode de captation de la réalité tout à fait intéressante parce qu’elle  permet d’être en interaction avec ce que je vois. Il y a une manière de pénétrer la réalité en temps réel. La façon dont tu construits ton voyage en temps réel construit ta série de photo. C’est pourquoi je ne me dis pas « Qu’est-ce que je bien pouvoir raconter avec ces photos? », mais « Qu’est-ce que mon voyage doit devenir pour que la série que je vais faire prenne un sens? ».

Technikart: Quelles sont vos influences?

C-AH: On adore Depardon. Sinon  personnellement  j’aime beaucoup Julien Gracq.

MR: Kerouac…

CAH: (Hésitant) Kerouac j’aime presque par obligation.

Tehnikart: La comparaison  paraît  inévitable.

C-AH: Oui, mais je ne pense que le rapprochement soit si intéressant à faire.. 

Technikart: Pourtant comme « Sur la Route », on retrouve les thèmes de l’errance et de l’ailleurs.

C-AH: Oui mais je ne suis pas sûr qu‘il soit à l’origine de cela. D’ailleurs je dis dans l’introduction du livre que j’ai lu « Sur la Route » de Kerouac, mais que ça m’a emmerdé plus qu’autre chose. C’est en le relisant l’année dernière que j’ai commencé à trouver un peu d‘intérêt, peut-être parce que j’en étais plus proche. En tout cas pour moi ce n’est pas une influence stylistique.

MR: Personnellement, c’est une influence conceptuelle très forte. Le livre a été écrit d’une seule et même traite et on retrouve la captation de réalité en temps réel.

Technikart: Pourquoi avoir choisi la Nationale 7 comme destination?

C-AH: Au départ ce qu’on voulait c’était une route, aller d’un endroit à un autre. Ça faisait huit ans qu’on voyageait et, sans vouloir être blasé, l’exotisme de l’ailleurs commençait à ne plus fonctionner. La France devenait presque plus exotique. Il y avait des sonorités en France presque abracadabrantesques, des noms de villages colorés qu‘on ne soupçonnaient pas. Alors ok, on aurait pu prendre une autre route, mais la Nationale 7 à cette histoire française qui nous intéresse bien au-delà du cliché. La France des années 50, Trenet et compagnie, on aime bien, mais ce n’est là dessus qu’on s’est appuyé. Ce qui est aussi intéressant, c’est que cette route des années 60 s’est définie par rapport aux routes américaines. Ça dégageait un potentiel  pictural et narratif séduisant.

MR: La Nationale 7 était celle de nos parents, nous on ne la connaît pas, si ce n’est qu’elle demeure dans l’inconscient de la route.

C-AH: Même si on n’est pas originaires du sud, il y avait par moment des paysages que je reconnaissais. Je ne savais pas si c’était parce que je les avais vu auparavant ou si c’était parce que j’en avais entendu parlé et que c’était inscrit dans l’imaginaire collectif.

Technikart: Avec quoi êtes vous parti sur la route?

MR: Pour le repérage, on était à vélo, à pied ou avec un scooter 50 cm. On prenait également un peu la voiture sur l’autoroute. Durant le trajet, on essayait de garder cette notion de flux en  travaillant en moyenne 7 heures par jour; on se levait à huit heure et on terminait à huit heure pendant dix quinze jours pour ensuite repartir.

C-AH: L’accumulation des kilomètres  nous faisait oublier toute notion de temporalité. Le côté hypnotique que me procurait la route me permettait d’être plus apte à regarder ce qu’il y avait autour de moi.

Technikart: Matthieu, quel matériel utilises-tu? Argentique ou numérique?

Pour le premier tronçon route, je bossais avec de l’argentique. C’est une méthode que j’ai pratiqué longtemps dans ma salle de bain et que je maîtrise parfaitement, mais pour des raisons financières je me suis tourné vers le numérique.

Technikart: Pour ces photos vous avez travaillé avec du noir et blanc. Pourquoi ce choix?

MR: Je dirais par tradition. Je ne savais pas développé des photos couleurs et j’ai bossé toute ma vie sur du noir et blanc. De plus, je ne trouve pas de différence entre le noir et blanc et la couleur. Tu ne prends pas les même photos, ok, mais ce qui importe ce n’est pas l’image mais la captation.

C-AH: Ce n’est pas la première fois qu’on nous pose la question. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a aucune démarche nostalgique dans ce choix. Il a dix ans on ne nous aurait pas posé cette question. Mais avec l’avènement du numérique, la couleur parait inévitable.

MR: A l’inverse de la couleur, je trouve qu’ il y a quelque chose dans le noir et blanc de la réalité plaqué contre un mur et projeté à la bombe atomique qui est beaucoup plus parlant. La couleur reste trop illustrative.

Technikart: Qu’est-ce que ce périple vous a apporté humainement?

MR: Des problèmes! (rires)

C-AH: Sans vouloir paraître cynique, je ne suis pas un chantre de « On a rencontré des gens, c’était merveilleux, les marchés sont colorés, etc...». Mais il se trouve qu’on a rencontré des gens géniaux. Le fait d’être débranché au bout de 40 km et de prendre un autre rythme et de commencer à être ultra sensible à mon environnement a été une expérience humainement encore plus gratifiante.

Technikart: Vous définiriez-vous comme des artistes ou comme des photographes documentaires?

C-AH: Je ne crois pas que ce soit un travail de documentaire dans la mesure où certaines images et certains commentaires contiennent une grande part de fiction. Je dirais que s’apparente d’avantage à une expérience artistique, mais pas à prendre au sens plastique et formel. Pour rejoindre Kerouac, cette expérience de la route, cet état de déconnexion a permis de faire des images, d’écrire de rendre compte d’une certaine réalité dans une certaine mesure.

MR: Pour faire simple conceptuellement c’est un travail d’artiste, formellement un travail documentaire.

C-AH: Globalement on a pas trop de revendication sur le documentaire ou sur une éventuelle approche journalistique. On a déjà essayé de le faire…

MR: … et à chaque fois on s’est fait allumer!

C-AH: C’est quelque chose qu’on sait faire, qu’on aime faire et qu’on fait. En plus, et ça tu l’as sûrement remarqué, on aime bien faire les choses dans une certaine bonne humeur et avec générosité. On aime écouter de la musique à fond, picoler, rencontrer des gens. Le bouquin ne contient qu’un dixième de ce qu’on a vécu. Idem avec notre méthode de travail.

Technikart: Vous avez d’autres projets en commun?

C-AH: Un docu-fiction à Berlin est en cours. Matthieu est déjà reparti en repérage photos  autour du mur et moi je pars très prochainement faire un repérage texte. Ça prendra la forme d’un livre, mais cette fois on inversera la quantité texte-image.

Technikart: Quel regard portez-vous sur votre travail et vers quelle réflexion aimeriez-vous aller?

C-AH: Ce n’est vraiment pas contre toi, mais c’est le genre de question qui ne m’intéresse pas.

MR: Hé, tu pourrais être gentil avec la demoiselle!

C-AH: Il n’y a rien de personnel. Simplement, ça m’importe peu de savoir dans quelle ligne je vais me mettre. Le plus important étant de continuer et de  faire les choses avec à chaque fois un peu plus de maturité.

MR: Je rejoins ce que tu dis. Je ne sais pas où cette méthodologie me mènera, mais je reste persuadé que l’idée d’aller quelque part  et de récolter tout ce que je trouve peut aller très loin. Je ne sais pas si ça à avoir avec le pèlerinage, le déplacement voire l’hypnose, mais ça peut m’apprendre de la réalité de moi-même et des autres.

C-AH: J’ai découvert une citation de Julien Gracq à l’âge de 17 ans et qui dit en gros « Tant de mains pour transformer ce monde et si peu d’yeux pour le regarder ». J’ai juste envie d’être face au monde et de le regarder.

Texte et propos recueillis par Fanny Menceur.

Matthieu Raffard, Albéric d'Hardivilliers, Nationale 7, Un road-trip à la française, (2008) éd. Transboréal.



DENIS SANS DENI // Article paru sur Technikart.com // 13 mai 2008


__« A un moment donné,__ j’ai jugé nécessaire de mettre la plume dans la plaie, celle de l’argent et des multinationales car j’estimais qu’il était de mon devoir d’écrivain de dire les choses. En traversant le miroir, j’ai été propulsé malgré moi dans une surexposition médiatique. Aujourd’hui, Une Affaire Personnelle me permet d’évacuer cette histoire au plus vite ». C'est ainsi. Les vrais combats doivent s'exprimer dans l’écriture. Là où il n'y a besoin ni des studios, ni des journalistes et encore moins de liasses d'euros pour atteindre le but que l'on s'est fixé. C’est de cette conviction que le septième roman de l’écrivain Denis Robert, Une Affaire Personnelle, trouve tout son sens.
 
Journaliste atypique, passionné de faits divers obscurs et de scandales politico-financiers (Longuet, Villemin, Clearstream), Denis Robert est aussi un auteur prolifique qui aiguise depuis près de vingt ans une « griffe » romancière caractérisée par des mises en scène sobres et une plume acérée (Chair Mathilde en 1991 , Le Bonheur en 2000, Une ville, en 2003...). Deux livres sur Clearstream plus tard, Révélation$ et La Boîte Noire, Denis Robert ressent le besoin d’évoluer et change de registre en s’attelant au récit autobiographique.
En se fixant devant le miroir, Denis relate les phases marquantes de sa vie à coup de dates et de faits où l'on croise pêle mèle : Sa famille, sa passion pour l’écriture, sa carrière journalistique, avec en toile cette obsession personnelle de vouloir s'acharner décrire le monde tel qu’il est. Il y revient aussi sur « l’Affaire », celle de Clerastream, « qui lui mange la vie et le cerveau » et lui a valu sept années de persécution judiciaire quotidienne dont une mise en examen pour recel de vol et recel d’abus de confiance. Son crime ? Avoir apporté la preuve que certaines transactions financières provenant de cette chambre de compensations étaient, disons, quelque peu douteuses.
 
En sortant victorieux des procès en chaîne intentés par Clearstream et grâce au soutien d’un Comité à l’initiative du dessinateur Rémi Malingrëy, Denis Robert enfonce le clou. Menacé, censuré, voire discrédité par certains confrères, victimes consentantes d'un système médiatique gangrené (remember Les articles du Monde à son sujet), Denis Robert trouve enfin dans ce récit autobiographique une tribune. L’endroit idéal pour exprimer tour à tour ses fantasmes, « Je rêve d’un monde où les avocats des multinationales seraient foudroyés dès qu’ils diraient une connerie » comme ses convictions : « Ce qui compte c’est dire le secret tout doucement au creux de l’oreille et laisser faire le temps et les méninges. Si le secret est un vrai secret, si je ne trompe pas les gens sur la qualité de mon secret, je pense qu’il fera son bonhomme de chemin » et ses appréhensions « J’explore des espaces sans limites. Je suis dans le ’no man’s land’ et je sais que ça peut mal finir ». Au delà de son cas personnel, Denis plaide pour une résistance collective à « la parade grotesque » de certains journalistes qui face aux réels pouvoirs qui contrôlent notre monde courbent l'échine puis vont gentiment se coucher.
 
Probable qu'il serait judicieux d'étudier ce texte dans les écoles pour que les futurs gratte-papier puissent prendre la mesure du nécessaire sacerdoce que doit être le journalisme. Car la situation générale, selon Denis Robert, n'a rien de réjouissante. « Il subsiste bien sûr des journalistes, nombreux qui se bagarrent au quotidien (…) pour faire passer leur sujet sur telle ou telle affaire, mais ressemblent de plus en plus à des Indiens (...) La génération qui arrive a besoin de bosser. La sélection à l’entrée des écoles de journalistes est aujourd’hui statistiquement plus difficile qu’en médecine. Plus de monde pour moins de places. Plus de pression et moins d’informations ».
 
Donneur de leçons Denis Robert ? Pas vraiment, non. Son propos n’est en rien propagandiste ou politique. D'ailleurs, en y regardant de plus près Une Affaire Personnelle est en fait une véritable oeuvre littéraire dans ce sens où l'auteur y modifie subtilement les dispositifs habituels de l’autobiographie en inversant les proportions entre confessions, mémoires et critiques. Si la tension liée à « l’Affaire » y est omniprésente Denis Robert semble avant préfèré s'attarder dans le récit de ses sentiments et de ses impressions, tout en évitant l’écueil du sensationnalisme ou de la sensiblerie, le tout dans un style direct et souvent caustique. « Pour moi c’est plus qu’une autobiographie. C’est un livre avec une vraie construction littéraire ainsi qu’une réflexion sur l’écriture, la vie et la mort. En raison de la complexité de ma vie, des procès et de la succession d’ennuis que j’ai pu avoir, je n’arrivai pas à m’isoler pour écrire autre chose. Aller dans cette direction m’était vitale ». «Une affaire personnelle» en quelque sorte. A ceci près qu'elle nous concerne tous.
 
 Texte par Fanny Menceur

Denis Robert, Une Affaire Personnelle, 2008, Flammarion.