mardi 6 octobre 2009

ON THE ROAD AGAIN // Article paru sur Technikart.com // 9 juillet 2008

Dans Nationale 7, Un road-trip à la française, Matthieu Raffard et Charles-Albéric d’Hardivilliers font revivre le mythe de « la route des vacances » en interrogeant la mémoire des lieux  avec un éclairage contemplatif et inspiré.

  Du mythe de la route…

A première vue, lorsqu’on survole les pages de Nationale 7, c’est de se dire qu’on n’a pas très envie de s’y attarder. Pourtant, en y regardant de plus près, on a du mal à s’en défaire, avec le sentiment de lire un carnet de voyages où le personnel se mêle au documentaire et où le périple revêt une dimension quasi spirituelle. 

On comprend alors mieux la démarche de Matthieu Raffarin (pour la photo) et de Charles Albéric d’Hardivilliers (pour le texte) de nous inviter à partager, grâce à des images cinématiques, les découvertes et la poésie de leur périple à l’américaine. Dans la grande tradition des photographes humanistes, ils portent sur les villes et leurs paysages comme dans le choix de leurs sujets, un regard empreint de sensibilité et de connivence.

En glanant des tranches de vies tantôt anodines, tantôt drôles, les deux compagnons de route apportent, avec la particularité de l’écriture argentique, un témoignage à la fois lyrique et sociologique d’une Nationale 7 que l’on pourrait croire un instant éternelle.

… à la quête de l’Ailleurs

Même si les affres de la nostalgie et du passéisme sont soigneusement évités, le portrait de l’époque semble bien là, mais pas là où on l’attend. Le livre, émaillé de multiples commentaires, montre que quelque part, rien à changer et que c’est grâce au souvenir que l’on peut faire ressurgir ce qui n’est plus et recréer en esprit une route disparue. Le « pèlerinage humaniste » ressuscite ici des scènes du passé dont il ne reste que quelques empreintes que sont la pesanteur de l’existence et ses rares moments de grâce.

En restituant la mémoire vive, celle d’un portrait de pizzaïolo, d’un barman, d’un parking routier, d’une zone industrielle, la façade d’un salon de coiffure ou d’un dépôt vente, les deux photographes parviennent à insuffler de la vie là où ne règnent que le silence et l’oubli.

Ce qui explique qu’en parcourant les photos du livre, on éprouve le sentiment d’un voyage où le temps serait « suspendu », avec en filigrane, une vision de l’intérieur, intime et franche. Si la beauté et la force des portraits, le relief des scènes et de la vie quotidienne témoigne de notre époque, ils transcendent malgré tout l’histoire de la Nationale 7.

C’est pourquoi au-delà de son caractère documentaire, la démarche incite surtout à la rencontre pour que nous-même nous traversions un peu ce fantasme de l’ailleurs que représente la route. 

Technikart: Pourriez-vous raconter brièvement vos parcours respectifs?

Matthieu Raffard: Albéric et moi sommes amis depuis l’âge de 17 et 18 ans. On a commencé à voyager régulièrement chaque été et chaque hiver. Au début on voyageait à pied ou à vélo, avec la notion de dépassement de soi même et on a très vite réalisé que ce qui nous plaisait s’était de se rendre compte de l’expérience que l’on vivait. On a ainsi compris que le déplacement allait prendre tout son sens par le discours qu’on allait produire.

Charles Albéric d’Hardivilliers: Le processus s’est fait par étape. On a commencé par des parodies de carnets de voyage qui nous ont vite ennuyé. On s’est alors orienté vers la chronique littéraire pour finalement mettre en place un système de textes et d’images qui s’est affiné progressivement.

MR: L’expérience de la route te permets de te retrouver seul face à pas mal de choses et c’est à ce moment là que tu vis des expériences passionnantes que tu n’aurais même pas imaginé. Techniquement c’est moi qui m’occupe de l’image et Albéric qui écrit, mais il y a une seule et même pièce.

C-AH: On a quasiment les mêmes compétences. On a fait les mêmes études au même endroit et au même moment. On peut ainsi intervertir nos registres de compétences sur certains projets.

Technikart: Pourquoi avoir choisi la photographie comme outil pour faire partager au grand public vos expériences?

MR: J’ai commencé très jeune. Étant dyslexique, j’ai parfois du mal à écrire . Du coup, la photo est apparue pour moi comme une méthode de captation de la réalité tout à fait intéressante parce qu’elle  permet d’être en interaction avec ce que je vois. Il y a une manière de pénétrer la réalité en temps réel. La façon dont tu construits ton voyage en temps réel construit ta série de photo. C’est pourquoi je ne me dis pas « Qu’est-ce que je bien pouvoir raconter avec ces photos? », mais « Qu’est-ce que mon voyage doit devenir pour que la série que je vais faire prenne un sens? ».

Technikart: Quelles sont vos influences?

C-AH: On adore Depardon. Sinon  personnellement  j’aime beaucoup Julien Gracq.

MR: Kerouac…

CAH: (Hésitant) Kerouac j’aime presque par obligation.

Tehnikart: La comparaison  paraît  inévitable.

C-AH: Oui, mais je ne pense que le rapprochement soit si intéressant à faire.. 

Technikart: Pourtant comme « Sur la Route », on retrouve les thèmes de l’errance et de l’ailleurs.

C-AH: Oui mais je ne suis pas sûr qu‘il soit à l’origine de cela. D’ailleurs je dis dans l’introduction du livre que j’ai lu « Sur la Route » de Kerouac, mais que ça m’a emmerdé plus qu’autre chose. C’est en le relisant l’année dernière que j’ai commencé à trouver un peu d‘intérêt, peut-être parce que j’en étais plus proche. En tout cas pour moi ce n’est pas une influence stylistique.

MR: Personnellement, c’est une influence conceptuelle très forte. Le livre a été écrit d’une seule et même traite et on retrouve la captation de réalité en temps réel.

Technikart: Pourquoi avoir choisi la Nationale 7 comme destination?

C-AH: Au départ ce qu’on voulait c’était une route, aller d’un endroit à un autre. Ça faisait huit ans qu’on voyageait et, sans vouloir être blasé, l’exotisme de l’ailleurs commençait à ne plus fonctionner. La France devenait presque plus exotique. Il y avait des sonorités en France presque abracadabrantesques, des noms de villages colorés qu‘on ne soupçonnaient pas. Alors ok, on aurait pu prendre une autre route, mais la Nationale 7 à cette histoire française qui nous intéresse bien au-delà du cliché. La France des années 50, Trenet et compagnie, on aime bien, mais ce n’est là dessus qu’on s’est appuyé. Ce qui est aussi intéressant, c’est que cette route des années 60 s’est définie par rapport aux routes américaines. Ça dégageait un potentiel  pictural et narratif séduisant.

MR: La Nationale 7 était celle de nos parents, nous on ne la connaît pas, si ce n’est qu’elle demeure dans l’inconscient de la route.

C-AH: Même si on n’est pas originaires du sud, il y avait par moment des paysages que je reconnaissais. Je ne savais pas si c’était parce que je les avais vu auparavant ou si c’était parce que j’en avais entendu parlé et que c’était inscrit dans l’imaginaire collectif.

Technikart: Avec quoi êtes vous parti sur la route?

MR: Pour le repérage, on était à vélo, à pied ou avec un scooter 50 cm. On prenait également un peu la voiture sur l’autoroute. Durant le trajet, on essayait de garder cette notion de flux en  travaillant en moyenne 7 heures par jour; on se levait à huit heure et on terminait à huit heure pendant dix quinze jours pour ensuite repartir.

C-AH: L’accumulation des kilomètres  nous faisait oublier toute notion de temporalité. Le côté hypnotique que me procurait la route me permettait d’être plus apte à regarder ce qu’il y avait autour de moi.

Technikart: Matthieu, quel matériel utilises-tu? Argentique ou numérique?

Pour le premier tronçon route, je bossais avec de l’argentique. C’est une méthode que j’ai pratiqué longtemps dans ma salle de bain et que je maîtrise parfaitement, mais pour des raisons financières je me suis tourné vers le numérique.

Technikart: Pour ces photos vous avez travaillé avec du noir et blanc. Pourquoi ce choix?

MR: Je dirais par tradition. Je ne savais pas développé des photos couleurs et j’ai bossé toute ma vie sur du noir et blanc. De plus, je ne trouve pas de différence entre le noir et blanc et la couleur. Tu ne prends pas les même photos, ok, mais ce qui importe ce n’est pas l’image mais la captation.

C-AH: Ce n’est pas la première fois qu’on nous pose la question. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a aucune démarche nostalgique dans ce choix. Il a dix ans on ne nous aurait pas posé cette question. Mais avec l’avènement du numérique, la couleur parait inévitable.

MR: A l’inverse de la couleur, je trouve qu’ il y a quelque chose dans le noir et blanc de la réalité plaqué contre un mur et projeté à la bombe atomique qui est beaucoup plus parlant. La couleur reste trop illustrative.

Technikart: Qu’est-ce que ce périple vous a apporté humainement?

MR: Des problèmes! (rires)

C-AH: Sans vouloir paraître cynique, je ne suis pas un chantre de « On a rencontré des gens, c’était merveilleux, les marchés sont colorés, etc...». Mais il se trouve qu’on a rencontré des gens géniaux. Le fait d’être débranché au bout de 40 km et de prendre un autre rythme et de commencer à être ultra sensible à mon environnement a été une expérience humainement encore plus gratifiante.

Technikart: Vous définiriez-vous comme des artistes ou comme des photographes documentaires?

C-AH: Je ne crois pas que ce soit un travail de documentaire dans la mesure où certaines images et certains commentaires contiennent une grande part de fiction. Je dirais que s’apparente d’avantage à une expérience artistique, mais pas à prendre au sens plastique et formel. Pour rejoindre Kerouac, cette expérience de la route, cet état de déconnexion a permis de faire des images, d’écrire de rendre compte d’une certaine réalité dans une certaine mesure.

MR: Pour faire simple conceptuellement c’est un travail d’artiste, formellement un travail documentaire.

C-AH: Globalement on a pas trop de revendication sur le documentaire ou sur une éventuelle approche journalistique. On a déjà essayé de le faire…

MR: … et à chaque fois on s’est fait allumer!

C-AH: C’est quelque chose qu’on sait faire, qu’on aime faire et qu’on fait. En plus, et ça tu l’as sûrement remarqué, on aime bien faire les choses dans une certaine bonne humeur et avec générosité. On aime écouter de la musique à fond, picoler, rencontrer des gens. Le bouquin ne contient qu’un dixième de ce qu’on a vécu. Idem avec notre méthode de travail.

Technikart: Vous avez d’autres projets en commun?

C-AH: Un docu-fiction à Berlin est en cours. Matthieu est déjà reparti en repérage photos  autour du mur et moi je pars très prochainement faire un repérage texte. Ça prendra la forme d’un livre, mais cette fois on inversera la quantité texte-image.

Technikart: Quel regard portez-vous sur votre travail et vers quelle réflexion aimeriez-vous aller?

C-AH: Ce n’est vraiment pas contre toi, mais c’est le genre de question qui ne m’intéresse pas.

MR: Hé, tu pourrais être gentil avec la demoiselle!

C-AH: Il n’y a rien de personnel. Simplement, ça m’importe peu de savoir dans quelle ligne je vais me mettre. Le plus important étant de continuer et de  faire les choses avec à chaque fois un peu plus de maturité.

MR: Je rejoins ce que tu dis. Je ne sais pas où cette méthodologie me mènera, mais je reste persuadé que l’idée d’aller quelque part  et de récolter tout ce que je trouve peut aller très loin. Je ne sais pas si ça à avoir avec le pèlerinage, le déplacement voire l’hypnose, mais ça peut m’apprendre de la réalité de moi-même et des autres.

C-AH: J’ai découvert une citation de Julien Gracq à l’âge de 17 ans et qui dit en gros « Tant de mains pour transformer ce monde et si peu d’yeux pour le regarder ». J’ai juste envie d’être face au monde et de le regarder.

Texte et propos recueillis par Fanny Menceur.

Matthieu Raffard, Albéric d'Hardivilliers, Nationale 7, Un road-trip à la française, (2008) éd. Transboréal.



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