
Produit par Mirwais et entièrement chanté en arabe par la libanaise Yas (Yasmine Hamdan), Aräbology marque humblement l’entrée du Moyen-Orient sur le dancefloor global. Tayyeb ?
Comment est né Aräbology ?
Yasmine: Mirwais et moi sommes rencontré il y a quatre ans par un ami en commun le réalisateur Elia Suleiman. Un jour ce dernier a fait écouter à Mirwais des titres de mon ancien groupe Soap Kills et il a remarqué ma voix. À ce moment là je cherchais quelqu’un avec qui travailler. Mirwais m’a alors mis en relation avec quelques personnes pour bosser sur un projet en arabe, mais ça ne s’est pas concrétisé. Comme il venait de terminer son travail avec Madonna, je lui ai fait écouter quelques ébauches de ce qui allait être Aräbology et il a eu rapidement une vision de ce que pouvait être un projet en arabe ultra-moderne.
Quand vous travaillez ensemble pour la première fois, les choses fonctionnent-elles immédiatement entre vous?
Mirwais: Honnêtement pas du tout. Je la voyais faire quelque chose de différent de ce qu’elle avait fait auparavant avec SoapKills, qui était dans un registre plus trip-hop, avec des tempos lents et une voix un peu paresseuse.
Y: Je n’ai pas tout de suite compris la combinaison que me proposait Mirwais. N’étant pas sur un registre électro-pop, je voyais le disque différemment. Il y a donc eu parfois des tensions mais comme dans n’importe quelle collaboration.
Comment avez-vous donc procédez?
M: Le processus a été empirique et a pris trois ans. Je voulais un disque électro-pop, qui se situe entre le mainstream et le pointu. J'ai compris qu'il fallait alors mettre la voix au centre et ne pas aller trop loin dans la production, ou on risquait de tomber dans de la world.
Y: Parfois je lui donnais des maquettes et il travaillait dessus. D’autre fois, il m’envoyait des morceaux et à partir desquels je devais trouver le bon langage dire sur cette mélodie. Pendant deux ans il a travaillé sur des morceaux dont il ne comprenait pas les paroles.
À quoi est dû votre intérêt pour l'Orient? À vos origines? À l'humeur du temps?
Y: Je revendique à fond ma culture arabe, mais je ressens un profond mal être à cause de ce qu’elle reflète médiatiquement. La langue et la musique arabes sont tellement connotées qu’on pense systématiquement à la world ou à la danse du ventre. Ce qui est intéressant avec ce projet c’est d’ouvrir une petite brèche où de l’énergie créative peut circuler.
M: L’idée d’Aräbology était de montrer qu’esthétiquement il y a des choses à faire avec l’arabe. Après les convictions politiques doivent rester dans la sphère privée. Mais si tu veux abaisser la charge émotionnelle liée au Moyen-Orient, la seule solution qu’il te reste en tant qu’artiste, c’est d’influencer les choses de manière indirecte en intégrant plus de signes arabes dans la culture pop. Je suis Afghan par mon père, et j’ai passé une partie de mon enfance en Afghanistan. A l’âge de six ans j’ai été arraché à un environnement qui n’a rien avoir avec celui où je suis aujourd’hui, alors j’en ai gardé quelques séquelles. J’ai encore le statut de réfugié, t’imagines!
En 2002, Esquire t’a classé parmi les cinq meilleurs producteurs mondiaux aux côtés de Timbaland. Le téléphone sonne-t-il toujours autant ?
M : Depuis mon succès avec Madonna certains me voient comme une sorte de demi-dieu qui va les faire accéder au stardum et d’autres qui aiment plus la musique que je fais et qui cherchent une collaboration purement artistique. Je pense être estimé dans la profession parce que j’ai toujours été intègre, donc les gens me voient peut-être comme une denrée rare qui va les aider à résoudre leurs problèmes artistiques et existentiels liés à des blessures.
Vous avez d’autres projets à venir ?
Y : En ce moment je travaille sur des nouvelles maquettes, mais je prends mon temps. En parallèle je prépare un spectacle de danse qui sera présenté au prochain Festival d’Avignon et où je reprends une chanson d’Oum Kalthoum avec une amie danseuse.
M : Mon album date d’il y a neuf ans donc j’ai très envie d’en faire un. Je vais m’y mettre sérieusement.
Propos recueillis par Fanny Menceur
LE DISQUE
ARABO-TONIC
L'étonnant Yalta organisé entre Yasmine et Mirwais pourrait faire mal au cerveau des non-initiés, s'il ne se révélait pas foncièrement intelligent. Car derrière le gargantuesque Yaspop tronçonné au marteau piqueur, le technoïde Azza et les langueurs malsaines de Da, l'album suinte d’emblée comme un ciment à prise rapide. Pas de collages artificiels, ni d'exotisme kitsch, mais des influences variées qui semblent se retrouver en toute simplicité, sans jamais dénaturer la langue. Ici, l'arabe n’a pas le poids d’une ancre orthodoxe, mais la forme sensuelle d’une voile gonflée par les vents égyptiens, irakiens et palestiniens. Ambiance mélancolique sur Coit Me, dissonances arythmiques à la recherche d’une cité perdue dans les profondeurs des mers du Sud avec Fax, moiteur et déhanchements incertains avec Gamil, puis vient l'ultime battement de cœur sur l'hédoniste A-Man. YAS tire également de ses processeurs la torpille "Ma Rida", qui déclenche une venimeuse envie de parler aux pieds. La reprise d'une chanson traditionnelle irakienne, Mahi, est quant à elle proche du sans-faute, renouvelant ainsi une certaine idée de la pop moderne. Seul regret, la présence du mercantile Get It Right qui se trouve un peu plombée par l'utilisation intempestive du vocoder, détonnant ainsi légèrement dans un paysage aussi radieux. YAS donne ici une vraie leçon de musique: la meilleure des réponses possibles, en vérité, à ceux qui sont persuadés que l'Orient n'est qu'un colifichet folklorique noyé dans l'opacité d'une infâme world music.
Texte par Fanny Menceur
Y.A.S Arabology (Universal Music France)


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