

Des maisons végétales dans un New York « vert » en 2060 ? Designer écolo chouchou des médias, l’Américain Mitchell Joachim, 37 ans, donne le ton : les villes du futur soigneront l’atmosphère.
Ce qui surprend d’entrée, ce sont ses dreadlocks, blondes, épaisses. Un architecte rastafari apte à repenser Big Apple pour le prochain demi-siècle ? Mitchell Joachim a intégré très tôt le facteur environnement à ses projets : en 2006, il créé Terreform 1, laboratoire d’une urbanité socialement équitable, écologique et économiquement viable. Si ses travaux sont encore majoritairement au stade de la conception, la plus connue de ses maisons végétales, Fab Tree House, est actuellement exposée au Musée d’art moderne de la ville qu’il ne quitterait pour rien au monde.
Tout d’abord, pourriez-vous décrire la pièce où vous vous trouvez et comment vous vous sentez aujourd’hui ?
Mitchell Joachim : Je travaille dans une vaste galerie de Brooklyn sur l’aménagement futur des rues de New York à partir d’une gigantesque maquette. Je suis dans mon élément, en quelque sorte.
Quelle est l’ambition de Terreform 1 ? Développer l’urbanisme écologique ?
Promouvoir et diffuser les grands principes socio-écologiques via des projets d’habitat et d’urbanisme. Terreform 1 est une société philanthropique à but non-lucratif qui regroupe chercheurs, ingénieurs, urbanistes et architectes. J’ai étudié l’écologie en tant que science à Harvard puis, en 1997, je me suis penché sérieusement sur l’urbanisme écologique.
Vous avez donc imaginé Fab Tree House, « la maison qui pousse » ?
C’est la première maison auto-suffisante composée à 100% d’éléments nutritifs vivants, réalisée à partir d’un mur de cinq mètres de long composé de jeunes pousses d’arbres incurvées, contraintes à prendre une forme définie tout au long de leur croissance, sur le toit de l’immeuble de Terreform 1. Les troncs constituent les fondations et les branches servent à l’isolation de la toiture et des murs. Un système de récupération d'eau de pluie permet d’alimenter l’édifice et ses habitants. Nous travaillons sur des techniques de greffe pour y faire pousser des meubles végétaux. Il faudra compter deux à cinq ans, selon qu’elle pousse en climat tempéré ou tropical, pour qu’une maison arrive à maturité. En s’adaptant ainsi à l’écosystème, nous espérons créer notre première communauté écologique.
Bâtir une maison « vivante » relève-t-il du bon sens, d’une mode ou d’une innovation ?
L’innovation puise sa source dans le bon sens. Les gens comprennent enfin que la dégradation de l'environnement est lourde de conséquences pour le futur des villes, et que l'impact d’une construction sur l'écologie, que l’on ne prenait pas au sérieux quinze ans auparavant, est devenu préoccupant. Tout le monde ne jure que par ça ! Si cela change la donne, c’est positif. En revanche, si c’est motivé par le pouvoir, on bascule dans le cynisme. Je m’efforce de sensibiliser les gens par le désir, et non par un discours moralisateur ou alarmiste. Même si c’est très encourageant, ne nous limitons pas à des immeubles économes en énergie et soyons plus attentifs au développement urbain dans une approche « holistique », c’est-à-dire intégrant le bâtiment dans son environnement global.
Et votre autre projet d’habitat, MATscape ?
Il s’agit d’une maison tridimensionnelle de 900 m2 prenant en compte les vecteurs climatiques et environnementaux. Elle interprète les intrants climatiques, le cheminement solaire, la force du vent, les précipitations et la température ambiante afin de répondre au mieux aux besoins vitaux des hommes (la lumière, l’eau, l’air, l’électricité) tout en assurant un confort optimal. Nous en sommes encore au stade de la maquette.
Comment avez-vous eu l’idée de La Cité du Futur, votre New York 100% écolo en 2060 ? Par quoi faut-il commencer pour aboutir, dans cinquante ans, à cette utopie ?
L’idée a germé lors du déjeuner d’inauguration de Terreform 1. J’ai rassemblé un grand nombre de chercheurs bénévoles pour établir les ébauches d’une métropole auto-suffisante en énergie, en alimentation, en eau, en emploi, en logement et en systèmes de traitement des déchets, qui s’organisera autour d’un parc « cerveau » afin de contrôler sa propre énergie. Nous ne voulons pas limiter l’effort aux problèmes de transports et à quelques symboles en ajoutant de la végétation un peu partout. Nous sommes devant une terre inconnue. Il est inconcevable de s'installer sur un bureau et de faire un plan, car pendant ce temps, la ville bouge en mille endroits.
Si La Cité du Futur est construite, ne fera-t-elle pas de New York une ville divisée entre des quartiers « très verts » et d’autres « peu verts » ?
Notre positionnement est clair : repenser les dilemmes d’aujourd’hui sur la ville entière, dans le but d’apporter des solutions à grande échelle et sur le long terme. Il n’est évidemment pas question de noyer New York dans une utopie cool ou, pire, élitiste, mais de confronter son métabolisme actuel avec les tendances urbanistiques de demain.
Quelles sont ses chances de réalisation ?
Etant donné l’état actuel de l’économie, je dirais qu’elles sont très minces.
Comment vos projets sont-ils perçus par vos pairs, l’opinion publique et l’homme de la rue ?
La plupart de mes confrères sourient poliment, le grand public me perçoit comme le nouveau champion de l’écologie, quant à l’homme de la rue je ne suis pas sûr qu’il se sente concerné par la question.
Plus largement, l’architecture est-elle d’abord une œuvre d’art, ou davantage une construction sociale qui doit-elle toujours s’adapter, le mieux possible, à l’homme ?
D’après Adolf Loos, un architecte autrichien de la fin du XIXe siècle, l’architecture est un art pur dès qu’elle s’affranchit de toute contrainte. La construction d’un mémorial en est le parfait exemple : puisque la mort n’a pas de fonction, l’architecture s’exprime librement. Le factuel doit primer sur l’esthétique. Je cherche à faire dans le pratique et le long terme, l’usage est « l’angle d’attaque » qui détermine mon travail. De la même manière, lorsqu’on fait appel à moi pour imaginer des voitures « propres » [comme l’électrique City Car, qui ralentit dans les zones dangereuses en détectant la présence d’autres véhicules], mon but est de proposer une alternative nouvelle dans une société en constante évolution.
Nos comportements sont en partie déterminés par notre cadre de vie, la forme de notre ville, la structure de nos habitations. Une transformation urbaine implique-t-elle nécessairement une transformation sociale ?
Chaque ville est un écosystème naturel et social unique : elle doit donc être gérée comme telle. L'élaboration d’aménagements urbains soucieux de l'environnement ne peut pas faire abstraction du social. C’est pourquoi il faut privilégier la prévention et la protection de l'environnement plutôt qu’une gestion qui remédie après coup aux dommages environnementaux. Il faut gérer de façon plus rationnelle les ressources d’une ville et de sa population, de façon à accroître l'efficacité de l'économie urbaine.
Justement, en termes de qualité de vie, d’audace architecturale, d’espaces verts, de densité de population et de dynamisme culturel, quelle est la meilleure ville du monde ?
Sans hésiter : Brooklyn. C’est une ville en pleine croissance, où l’ancien côtoie le nouveau et où il y a une coalition ethnique, culturelle et économique dans laquelle je me retrouve complètement. Tout le contraire de Manhattan, où chaque mètre carré est sans cesse rattrapé par la logique du Dieu Argent.
Où vivrez-vous dans dix, vingt, cinquante ans ?
Je vis à Brooklyn depuis quinze ans et je ne me vois pas vivre ailleurs.
A l’inverse, quelle est la pire ville jamais visitée ?
Probablement Fargo, dans le Dakota du Nord. Malgré le film éponyme sublime des frères Coen, elle concentre plus que jamais la quintessence de l’indéfectible médiocrité américaine.
N'y a-t-il aucune ville en dehors des Etats-Unis qui suscite votre admiration ?
Sûrement Masdar, la future ville écologique d’Abou Dhabi dans les Emirats Arabes Unis, en construction depuis février 2008.
Comment l'inspiration vient-elle en architecture ?
Je ne me réveille pas le matin en sachant ce que je veux faire. Je me laisse porter par un lieu qui m’inspire dès qu’il présente un réel potentiel.
Pendant la campagne présidentielle en 2008, Le magazine Wired vous a désigné comme « l’une des quinze personnes que le futur Président ferait bien d’écouter ». Barack vous a-t-il passé un coup de fil ?
Bien que je sois un inconditionnel de Barack, je n’ai eu aucun contact avec lui. Mais en cas de besoin, il peut compter sur moi !
D’autres projets, petits ou grands, d’ici 2010 ?
Oui, un projet d’infrastructure, Homeway. Il s’agit de déplacer les banlieues américaines le long des artères, déjà pourvues en énergie et en transport. La future maison américaine sera sur roues et se déplacera sur un vaste réseau « intelligent ».
Texte et propos recueillis par Fanny Menceur